En France, la première réception de l’écologie profonde a été entravée par la présentation assez défectueuse qui en a été faite. Qualifiée d’anti-humaniste voire de fasciste à partir d’un « idéal-type » qui se révélait être une caricature, on s’est tout simplement dispensé de lire les textes écrits par les membres du courant de l’écologie profonde, au premier rang desquels figurent ceux d’Arne Naess, son père fondateur. Cette méconnaissance, que dans l’intervalle la publication de plusieurs textes de l’auteur norvégien ont permis d’atténuer, est le fruit et le symptôme d’une époque dont il importe sans doute de tourner la page, celle qui se révèle être, au moins partiellement, « géocidaire », comme dirait Michel Deguy.
Le changement d’époque auquel on peut aspirer et le renforcement de la crise environnementale, « devenue » aussi crise climatique, crée les conditions d’une lecture renouvelée de la pensée de Naess qui, du statut d’obstacle à l’humanisme, pourrait bien être devenue condition de son ressourcement.
L’idée de cet ouvrage, qui sort aujourd’hui à La découverte, procède du désir de lever un triple malentendu. Il convient en effet de distinguer le courant général de l’écologie profonde et « l’écosophie » propre à Arne Naess qui n’en est qu’une version particulière. Il importe, par ailleurs, de restituer son potentiel politique à ce mouvement. L’écologie profonde n’est pas qu’une sagesse « inoffensive », visant à « pleurnicher le vivant » comme écrivait Frédéric Lordon à propos des penseurs du vivant. Elle est en fait inséparable de sa dimension politique. Le retour à la Terre conditionne une politique du sensible.
Enfin, il est avantageux de la réinscrire dans les intenses débats, notamment états-uniens, auxquels elle a donné lieu, en particulier avec la pensée post-coloniale de Ramachandra Guha, l’écoféminisme de Val Plumwood et l’écologie sociale de Murray Bookchin. Restituer les termes de ce débat, c’est poser une question qui n’est pas sans actualité : peut-on échapper au risque d’échafauder un universalisme abstrait qui pourrait alimenter un discours idéologique ignorant la réalité des exploités et la responsabilité des exploitants, en intégrant à la pensée environnementale une critique du patriarcat, du capitalisme et de l’esprit néo-colonial sans abolir l’universalisme de notre responsabilité éthico-politique envers la Terre ?
On trouvera, à cette adresse, la table des matières, l’introduction et les premières pages de la première partie en accès libre : L’écologie profonde – Éric Pommier – Éditions La Découverte
Au fond, la thèse que Naess me paraît défendre, en continuité avec une certaine manière de lire Hans Jonas, mais aussi David Abram, est la suivante : la politique ne peut plus faire l’économie d’une ontologie du sensible, d’une écosophie. Croire que l’écosophie n’a pas sa place dans la cité, car la politique a d’autres urgences, est, pour partie, symptomatique d’une situation dans laquelle il nous devient de plus en plus difficile de penser en dehors des habitudes de la rationalité instrumentale. Or telle est une -si ce n’est la- racine -la plus profonde- de la crise écologique qui nous rend aveugle à la réalité et à la valeur de la nature. Le réel n’apparaît plus, soit parce que l’on veut le dépasser -en refaisant la nature ou en se refaisant soi-même-, soit parce qu’on le dénie. On aura reconnu, d’une part, le spectre du post-humanisme, et de ce que l’on pourrait peut-être appeler le post-naturalisme, d’autre part, la thématique de la post-vérité ou plutôt de la post-réalité.