Nous organisons ce colloque, avec Samuel Carrat et Rafael Stockebrand, et nous retrouverons donc à Tours les 5 et 6 novembre afin de tenter de démêler, avec des collègues venus de l’horizon de la philosophie politique et/ou de la phénoménologie, les liens entre ces deux géants conceptuels – très présents dans la littérature écologique – que sont la Terre et le monde.
Il revient en effet à la phénoménologie de nous inviter à retourner aux choses mêmes et de donner la possibilité au monde d’apparaître. Mais ce lien apparemment indéchirable, qu’elle revendique entre le sujet et le monde, pose pourtant la question de la condition de possibilité de cette ouverture au monde. Est-il donc possible de s’interroger sur l’en-deçà de la corrélation phénoménale sans provoquer une rechute dans l’attitude naturelle neutralisée par Husserl ? Un tel questionnement est inhérent à tout approfondissement phénoménologique et tend à mettre en scène la figure de la Terre en même temps qu’elle interroge notre condition terrestre. Ne faut-il pas en effet voir dans l’équivocité de notre corps la marque de ce lien entre la dimension mondaine et historiale de notre existence et cette part de nous-mêmes qui échappe à l’histoire et renvoie à un sensible pur, à une essence non historiale de l’homme, au terrestre ?
L’objet de ce colloque -qui ne prétend cependant pas décider par avance de toute problématisation possible à cet égard- est triple.
(1) Si c’est la Terre qui se trouve en deçà de l’ouverture du sujet au monde et si tout sujet est toujours sujet pour un monde, comment nouer un accès non mondain, ou pré-mondain, à la Terre et ne pas la réduire à une figure « simplement » mythique, sauf à supposer que le mythique soit un de ses modes d’accès les plus fiables ? Mais comment entendre en ce cas le mythique ? Si c’est la Terre qui rend possible le monde, est-il possible d’accéder à la Terre autrement qu’à travers le ou les monde(s) ?
(2) A supposer qu’un tel accès soit possible, quel sera donc le sens d’être qu’il faut accorder à la Terre ? Irréductible à la planète-objet, est-ce dans la notion d’une nature non administrable, de la Physis qu’il faudra en trouver le chiffre comme cela qui, par exemple, laisse la possibilité au phénomène d’être, qui lui donne le pouvoir de se manifester ?
(3) Une telle approche ne peut laisser indemne la question de notre vocation terrestre, de notre destination éthico-politique. Si le rapport à la Terre consiste, par notre corps, dans la mise en relation sensible avec un en-deçà de toute ouverture signifiante, historiale et appropriante au monde, ne faut-il pas mettre en question toute démarche qui prétendrait se limiter à l’exploiter et se l’approprier ? La Terre est-elle réductible à des appropriations privées ou collectives ou bien est-elle foncièrement inappropriable, si ce n’est en fait du moins en droit ? Mais, justement, quel sens donner ici au droit ? Y aurait-il au plan phénoménologique et ontologique un droit de la Terre ? Et ce droit est-il aussi ce qui permettrait d’articuler, sans donc abolir leurs différences, l’unité des mondes en une géo-cosmopolitique d’un type nouveau ?
Comme on le voit ces questions -qui ne sont ici qu’indicatives de ce qui pourrait être abordé dans le cadre de ce colloque- sont susceptibles de mobiliser l’ensemble de la tradition phénoménologique, de Husserl à Patočka en passant par Heidegger et Levinas (ou d’autres), tout en la mettant aussi sans doute en crise et en l’invitant à se réformer au prisme de ce que l’on pourrait peut-être appeler une géophénoménologie.